Bernard Caïazzo : « La Ligue des champions ne doit pas être une rente éternelle »

« – Neuf clubs français, parmi plus d’une centaine de clubs européens, ont participé à l’Assemblée générale exceptionnelle de l’ECA, à Malte, les 06 et 07/06/2019. Dans quelle ambiance se sont déroulés les travaux ?
– L’ambiance était cordiale et respectueuse des opinions des uns et des autres avec, pour la première fois à ma connaissance, une très forte présence de patrons de clubs européens, qui délèguent d’habitude plutôt des collaborateurs à ce type de manifestation. C’est la preuve que le sujet est vital. Les clubs ont compris les risques qu’ils couraient concernant leur survie, si le projet de réforme initial était adopté. L’ECA est d’accord pour revoir sa copie, mais en l’amendant par des modifications. Nous aurions préféré qu’on définisse les grands principes et qu’on reparte d’une feuille blanche. Il faut espérer que nous arriverons néanmoins à trouver une formule « gagnant-gagnant ».
Les clubs européens ne sont pas tous membres de l’ECA…
– Pour être membre, il faut avoir participé soit une fois à la Ligue des champions, soit trois fois à l’Europa Ligue. Par exemple, l’AS Saint-Étienne n’est devenue membre de l’ECA qu’au bout de ses trois qualifications européennes, tandis que l’OGC Nice n’en fait toujours pas partie, car il ne compte pas assez de participations. Les neuf membres français sont le Paris SG, l’Olympique Lyonnais, l’AS Monaco, l’AS Saint-Étienne, l’Olympique de Marseille, le LOSC Lille, les Girondins de Bordeaux, le Stade Rennais FC et Montpellier HSC, ce dernier en raison de son titre de champion de France 2012 et de sa participation à la Ligue des champions. Sur un millier de clubs en Europe, l’ECA compte 230 membres et elle est financée par l’UEFA. Donc, la cotisation d’adhésion est faible.

« TROIS CLUBS DU TOP 5, SEULEMENT, EN FAVEUR DE LA REFORME »

Ressentez-vous une inquiétude au sein d’une majorité de clubs européens ?
– Plus qu’une inquiétude :  je n’ai jamais vu une telle mobilisation ! Il y a eu le séminaire de Madrid en mai, puis cette Assemblée générale extraordinaire à Malte début juin. J’ai entendu des présidents comme Daniel Lévy, de Tottenham, se prononcer farouchement contre la réforme, comme les clubs anglais à l’unanimité. Pareil pour les clubs allemands, Bayern Munich inclus, ce qui peut paraître étonnant car Karl-Heinz Rummenigge est le prédécesseur d’Andrea Agnelli à la présidence de l’ECA. Les Espagnols ont eux aussi exprimé leur opposition, seuls le Real Madrid et le FC Barcelone se déclarant favorables à la réforme. Et la Lega Serie A a également voté contre, le lundi 10/06/2019, à l’exception de la Juventus d’Andrea Agnelli. C’est un vote très significatif qui démontre une chose : la réunion de Malte n’a pas convaincu ! Rappelons que les Français ont tous voté contre, avec trois abstentions (Paris SG, Olympique Lyonnais, Olympique de Marseille). À Malte, à l’image des Girondins de Bordeaux avec Frédéric Longuépée ou du Stade Rennais FC avec Olivier Létang, ils ont tous été très actifs pour s’exprimer contre la réforme, tout comme le LOSC Lille, l’AS Monaco, Montpellier HSC et l’AS Saint-Étienne. Le constat est clair et terrible : trois clubs seulement, dans les cinq grands Championnats, sont en phase avec le projet. Si on inclut les clubs de Deuxième division, l’opposition est plus large encore.
Et qu’en est-il en dehors du Top 5 européen ?
– Andrea Agnelli affirme que la réforme n’est pas conçue pour les clubs du Top 5 européen, mais qu’il s’agit de prendre en compte les 50 autres Ligues d’Europe. On ne peut être que d’accord ! Mais s’agit-il de considérer l’avis des seuls clubs membres de l’ECA ou de la totalité des clubs professionnels ? Si ce ne sont que les clubs étiquetés ECA, c’est un déni de démocratie, tant vis-à-vis des 50 Ligues que des 50 Fédérations nationales. Andrea Agnelli appuie son argumentation sur le fait que l’Ajax Amsterdam, aux Pays-Bas, ou le Legia Varsovie, en Pologne, par exemple, sont favorables à cette réforme. Mais qu’en pensent les autres clubs hollandais et polonais ? Je ne suis pas sûr qu’ils y soient favorables, car l’écart avec les meilleurs clubs de leurs pays serait encore plus grand. D’ailleurs, la Suède, le Danemark, la Suisse, la Serbie, la Moldavie, et tant d’autres y sont aussi opposés. Quant aux Fédérations, elles ne peuvent accepter une réforme qui conduirait les internationaux à disputer 75 matches par saison. En l’état, elle serait suicidaire pour les sélections nationales, et aurait des effets collatéraux négatifs sur les petites et moyennes sélections comme sur les grandes. En rajoutant une dizaine de matches, on aboutirait à une véritable hérésie pour la santé des joueurs.

« AUCUNE DEGRADATION POUR NOS CHAMPIONNATS ET LES SELECTIONS ! »

Est-ce la raison pour laquelle des clubs comme le FC Barcelone ou la Juventus veulent réduire de 20 à 16 le nombre d’équipes en Première division ?
– Nous avons un grand respect pour les très grands clubs, mais nous avons posé une question précise au Board de l’ECA : garantissez-vous une réforme sans le moindre risque de dévalorisation des championnats nationaux et des sélections ? Dans un premier temps, la réponse a été oui. Ensuite, le discours n’était plus le même avec la condition de réduire à 16 le nombre d’équipes dans les championnats domestiques. Or, imaginer instaurer un championnat à 16 ou 18 équipes reviendrait à tuer des clubs, ce que nous n’accepterons jamais. Aucun diffuseur n’accepterait de payer les mêmes droits TV pour 38 journées (380 matches) de Ligue 1 que pour 30 journées (240 matches).
Dans tous les cas de figure, nous nous battrons farouchement contre toute réforme des coupes européennes qui impliquerait une dégradation pour nos championnats et pour les sélections nationales.
Ne pas dévaloriser les championnats domestiques représente donc la clé ?
– C’est le sujet principal, avec la préservation des sélections nationales. L’ECA s’est engagée à mener une étude dans chaque pays pour étudier le risque de dévalorisation des championnats domestiques. C’est une excellente approche, à condition de la mener en collaboration avec chaque Ligue. Les Espagnols ont déjà les conclusions d’une étude qui démontre une dévalorisation sportive et économique de 30 % de leur championnat. Si les revenus français devaient baisser dans des proportions identiques, nous prendrions le risque de conduire à la faillite 20% de nos clubs professionnels.
Dans ses conclusions, l’ECA souligne qu’une réforme ne doit pas concerner uniquement le Top 5 européen, mais tous les pays, et que les petits et moyens pays sont favorables à la réforme…
– Nous sommes favorables à un format qui profiterait aux petits, moyens et grands clubs, mais ce n’est pas le cas du projet présenté. Le changement, ce ne doit pas être l’association de l’aristocratie qui spolie la bourgeoisie en promettant du pain au peuple ! L’histoire du monde prouve que ce genre de relations « gagnant-perdant » se termine toujours par une révolution. A Malte, j’ai eu l’occasion de parler avec Dariusz Mioduski, le président du Legia Varsovie, qui est séduit par la réforme initiale : c’est normal, il est le Real Madrid de Pologne, le club le plus puissant de son pays, elle lui permettrait d’être encore plus puissant ! Il m’assure que les clubs polonais le suivent mais je n’y crois pas.
Le Board de l’ECA estime que le principe de stabilité qui permet à une équipe de jouer l’Europe chaque année, même si elle n’est pas performante dans son championnat, est une valeur essentielle…
– Oui pour la stabilité, mais non pour passer de Louis XIII à Louis XIV, puis à Louis XV et à Louis XVI, comme une sorte de rente éternelle.
Prenons un exemple : si cette réforme venait à voir le jour, quels seraient les clubs français classés top 3 ? Sachant que l’accès à la première édition se ferait par le biais d’un calcul du classement moyen sur les quatre dernières saisons, il s’agirait de Paris SG, de l’OL et de l’OGC Nice, légèrement devant l’AS Monaco et l’AS Saint-Étienne. Ainsi, s’il terminait dans les six premiers de son groupe de Ligue des champions et que, dans le même temps, il bouclait le championnat de Ligue 1 en huitième position derrière l’AS Monaco ou l’OM présents sur le podium, l’OGC Nice serait malgré tout qualifié la saison suivante en Ligue des champions ! A l’injustice sportive s’ajouterait l’injustice financière. On se retrouverait dans une sorte de Ligue fermée. Même si la réforme bénéficiait à l’ASSE, je voterai contre parce que cette philosophie n’est pas digne et défend des valeurs contraires à la vision d’un football juste et équilibré.
– Agnelli a évoqué le modèle du sport américain de Ligue fermée pour justifier sa vision.
– Encore une fois, j’ai un profond respect pour Andrea et sa famille. Je le lui ai dit en face : « Ne prend pas le risque d’une scission des clubs avec une réforme qui n’aurait pas l’adhésion de la grande majorité ! » Si on voulait mettre en place le modèle US, alors il faudrait en prendre tous les aspects, y compris la répartition financière égalitaire ou le salary cap. En Europe, on en est loin ! On ne peut pas avoir un modèle de promotion-relégation dans les championnats domestiques, et un modèle de Ligue semi fermée pour les compétitions européennes. Andrea est un homme intelligent, il sait qu’il faut trouver le chemin pour que 75% des clubs européens soient satisfaits. Je reste persuadé qu’il existe des solutions positives pour construire un modèle « gagnant-gagnant ».

« UNE LUTTE POUR LA SURVIE DE NOS CLUBS »

– Ressentez-vous le risque de l’éclatement d’une crise profonde ?
– Sincèrement, quand vous entendez les clubs allemands annoncer
qu’ils ne participeront pas aux coupes d’Europe si la réforme passait en l’état ; quand vous voyez les présidents de fédérations se mobiliser au plus haut niveau avec respect mais fermeté ; quand vous assistez, comme à Malte, à des réunions où tant de clubs se lèvent pour refuser la réforme, il est impossible d’imaginer un passage en force. C’est comme si Bruxelles voulait imposer à des gouvernements des règles qui mettraient 30% de leur économie par terre !
– Êtes-vous optimiste pour l’élaboration d’une réforme plus juste ?
– Je l’ai dit à Malte : nous ne menons pas un combat politique, mais une lutte pour la survie pour nos clubs et la protection de nos sélections. Le président de l’UEFA, M. Ceferin, est un homme responsable qui ne prendra pas le risque d’une scission à l’échelle européenne. Nous pouvons aussi compter sur Noël le Graët et ses collègues pour défendre les intérêts du tous ceux qui aiment le football.
– Un calendrier de travail a-t-il été déterminé ?
– Oui avec des étapes pour tenter d’aboutir à un véritable accord dans les six mois. Toutefois, la question de la répartition financière n’a pas été abordée, il ne faudrait pas que ce soit une tactique de la part de l’ECA… Imaginez qu’on vous propose de construire une maison sans que vous en connaissiez le prix ! Tant que nous n’en saurons pas davantage sur les modalités financières, nous ne pourrons rien valider. D’ici septembre, peut-être aurons-nous un début d’éclairage ? Ce projet de réforme représente le dossier numéro 1 du football européen. Il ne concerne pas seulement les clubs professionnels de l’élite mais aussi tous les clubs des divisions inférieures. »

 

 

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